Les quartzites de la moyenne terrasse de la Garonne

Les quartzites taillés de la moyenne terrasse de la Garonne

en amont de Toulouse

Pierre Caussade

Le cadre géographique de cette étude est la zone comprise entre les communes de Bérat (31) et de Saint-Lys (31) situées sur la moyenne terrasse de la Garonne en amont de Toulouse et le cadre chrono-culturel les périodes du Paléolithique inférieur et du Paléolimoyen dont les industries acheuléennes[1] et moustériennes[2] en quartzite sont les marqueurs essentiels. Nous avons eu l’opportunité d’avoir à notre disposition un très grand nombre d’outils collectés lors de prospections opérées sur le terrain durant des décennies. Ces industries ont très longtemps été négligées par les préhistoriens car mal délimitées dans l’espace et dans le temps. Les gisements ont été livrés aux amateurs, parfois de simples collectionneurs de « belles pièces » mais aussi à d’autres plus consciencieux dont nous évoquerons ici la mémoire. Pour les prospecteurs passionnés, la moyenne terrasse de la vallée de la Garonne est un espace d’investigation particulièrement motivant. Les gisements sont pratiquement ininterrompus de la cluse de Mondavezan jusqu’à Castelsarrasin sur plus de cent kilomètres et on pense que la seule moyenne terrasse de la Garonne a livré – ou pourrait le faire encore – plus de bifaces que l’ensemble des autres gisements acheuléens français. En fait, là où on n’a rien trouvé, c’est que l’on n’a pas ou que l’on a mal cherché. Nous avons pu vérifier sur place que les gisements, connus de longue date, continuent, saison après saison, labour après labour, à livrer de l’outillage. Conscients que les ramassages de surface présentent, pour de multiples raisons, un certain nombre d’inconvénients, nous verrons toutefois l’intérêt que l’étude des séries collectées peut apporter pour la connaissance des groupes humains et de leur environnement pour les périodes concernées.

1 – Les contextes géographique et géologique

Les terrasses fluviatiles de la Garonne formées au Quaternaire[3] sont un système d’étagement géographique très perceptible sur le terrain. Ces terrasses, dont le maximum de largeur vers Muret est de 25 km, rythment le relief essentiellement en rive gauche du fleuve, le phénomène de Coriolis l’ayant entrainé vers sa rive droite en faisant disparaitre presque partout la terrasse intermédiaire de 30 m. C’est ainsi que l’on peut observer au niveau Muret, Carbonne, etc. un talus abrupt entaillant profondément les terrains molassiques du Tertiaire. Les terrasses sont constituées de dépôts d’argile et de galets correspondant aux lits des cours successifs de la Garonne. C’est parmi ces galets que les préhistoriques ont choisi la matière première de leur industrie. La mise en place des terrasses débute à la fin du Tertiaire et concerne la totalité du Quaternaire. Elles se sont établies dans les périodes interglaciaires suivant un schéma que l’on peut résumer ainsi :

1° période interglaciaire, de Günz-Mindel (de -540.000 à -480.000 ans), terrasse de 90 m au -dessus du lit du fleuve actuel (Rieumes, Ste-Foy-de-Peyrolières).

2° période interglaciaire, de Mindel-Riss de (-430.000 à -240.000 ans), terrasse de 60 m au- dessus du lit du fleuve (Saint-Lys, Saint-Clar-de-Rivière, Lherm, Poucharramet, Bérat…) dite moyenne terrasse ; c’est celle qui nous intéresse ici.

3° période interglaciaire, de Riss-Würm (de -180.000 à -120.000 ans), terrasse de 30 m au-dessus du fleuve (Seysses, Labastidette, Lavernose…).

La dernière terrasse est à 15 m au- dessus du lit (Muret, Toulouse…).

Dans la zone qui nous concerne, la moyenne terrasse est incisée par les rivières Touch (affluent de la Garonne) et Saudrune (sous-affluent de la Garonne par le Touch) qui suivent les pendages Ouest/ Nord-Est, et qui laissent apparaître des éperons dont les extrémités se sont révélées très denses en matériel paléolithique.

Profil des terrasses de la Garonne à Muret.

Composition1

Largeur des terrasses à la hauteur de Muret, sur la rive gauche de la Garonne
Terrasse de 15 m : 2 km
Terrasse de 30 m : 8 km
Terrasse de 60 m : 8 km
Terrasse de 90 m : 7 km
Hauteurs moyennes des terrasses au -dessus du lit actuel de la Garonne
Sur la rive droite à Muret le pied de la terrasse de 60 m n’est qu’à quelques dizaines de m. de la Garonne

Abbé Breuil 02

L’abbé Henri Breuil (1877/1961) et
Pierre Lannes (1893/1970) .
Chez le docteur Ali Sahly, été 1960.

 

2 – Historique des recherches

2-1 – Les anciens

Marius Latapie, Pierre et Jean Lannes, l’abbé Henri Breuil, Louis Méroc, Antoine de Gauléjac, Ali Sahly… et bien d’autres.

Marius Latapie, originaire de Lacasse (31) est, après la Grande Guerre, le préparateur de l’abbé Breuil à l’Institut de Paléontologie Humaine à Paris. Pierre Lannes originaire de Lherm (31), est le cousin de Marius Latapie. Blessé en 1914, captif durant cinq ans, il est affecté à Paris en attente de sa démobilisation. Il profite de son séjour parisien pour rendre visite à son cousin sur son lieu de travail et à cette occasion il rencontre l’abbé Breuil. Marius Latapie de retour dans le Muretain pour ses congés entraîne avec lui son cousin Lannes sur le terrain, dans les vignes et les labours ; ils récoltent hachereaux, bifaces, galets aménagés, etc. Dès lors la passion née de ces trouvailles ne va plus quitter Pierre Lannes. Lannes et Latapie invitent Breuil à Lherm afin qu’il puisse voir le fruit de leurs récoltes déjà importantes.

« C’est à Marius Latapie que je dois les premières récoltes à Saint-Clar, Cambernard, la région de Lherm, la vallée du Touch, celle de la Bure et des alentours de Rieumes et aussi celles de la basse terrasse aux approches de Toulouse. Depuis 1924, j’ai poursuivi moi-même les recherches et récoltes, souvent aidé par Louis Bégouën, lui-même inventeur de nouvelles stations… » [4].

Breuil, enthousiaste viendra à Lherm à de nombreuses reprises. Un noyau se forme alors autour de Louis Méroc[5]. On y retouve Antoine de Gauléjac, Marius Latapie puis après 1945 Jean Lannes, le fils de Pierre, le médecin-colonel Dessort, et le docteur Ali Salhy qui vient de s’installer médecin à Rieumes (il deviendra célèbre en proposant une interprétation des mains « mutilées » de la grotte de Gargas). En 1960, l’abbé Breuil passe l’été à Rieumes chez son ami Sahly, et vient une dernière fois déjeuner chez son ami Pierre à Lherm. Il s’éteint l’année suivante le 14 août 1961. L’apport de Breuil est, ici comme dans toutes ses recherches, déterminant pour la compréhension des industries des terrasses. Dè s 1937, il publie un inventaire des sites qu’il a pu parcourir et propose une chronologie relative des terrasses et une classification des industries. Sur le terrain, Jean Lannes, jusqu’à sa disparition en 2000, continuera les prospections et les récoltes épaulé par quelques passionnés locaux.

La collection Lannes riche de plus de cinq mille outils est actuellement conservée dans les réserves du Muséum d’Histoire Naturelle de Toulouse.

2-2…et les modernes.

Bien que leurs travaux ne concernent pas la zone qui nous occupe ici, il faut mentionner les préhistoriens qui, depuis les années 1970, se sont intéressés aux terrasses de la Garonne et du Tarn, et principalement André Tavoso qui, en 1976, publie sa thèse de doctorat [6] dans laquelle il propose une synthèse globale portant sur la chronologie et l’évolution du Paléolithique, ainsi qu’une méthode d’étude des stations de surface et une typologie de l’outillage lithique. Mais le renouveau des recherches est marqué par la communication de J. Jaubert, C. Farizy et Ch. Servelle en 1989, qui présentent un état de la recherche sur l’Acheuléen dans le bassin de la Garonne. Un nouvel essor est donné à partir de 1997 avec la multiplication des opérations  d’archéologie préventive par le SRA[7] et l’AFAN[8] (En Jaca-La Sauvegarde à Colomiers, gisement du château à Fonsorbes). Enfin il faut signaler l’important travail de synthèse de l’INRAP[9]. Ces derniers travaux [10]diffèrent totalement des prospections de surface car ils mettent en œuvre, et c’est là un progrès considérable, la stratigraphie, incontournable méthode de datation sérieuse.

3 – Les sites

Les sites sur lesquels s’est porté notre intérêt sont situés sur la moyenne terrasse et font partie des communes de Bérat, Poucharramet, Lherm, Labastidette, Saint-Clar-de-Rivière, Cambernard et Saint-Lys.

H. Breuil : « …mon échec sur la terrasse de 90 mètres m’avait amené à concentrer mon effort sur celle de 60 mètres, et spécialement sur le site de Castelcaillou, à Saint-Clar, où, au cours de l’entre-deux guerres, j’allai, presque chaque année, faire des récoltes durant la fin de l’année, pendant plusieurs journées… ».[11]

De nos jours la prospection peut continuer à s’effectuer, la très grande majorité des parcelles étant restées agricoles et portant des cultures de céréales, blés d’hiver ou de printemps, sorgho, tournesol, maïs, donc étant labourées à chaque saison. La vigne qui occupait avant les années 1970 de vastes parcelles et qui était le lieu de prédilection des prospecteurs car toujours désherbées, a totalement disparu. Il y a assez peu de prairies permanentes, l’élevage étant quasi inexistant. Il reste quelques bosquets et il faut surveiller toute parcelle fraichement débroussaillée. Les périodes de prospection les plus favorables sont celles qui suivent les labours, et principalement après le hersage qui précède les semis et après les pluies qui rendent les galets particulièrement accessibles à la vue. La prospection est particulièrement aisée dans les maïs, juste après la levée. On peut facilement, en suivant un sillon, contrôler celui-ci et avec un peu d’habitude balayer du regard un à deux autres sillons à droite et à gauche de la marche. Les galets de quartzite abondent en d’inépuisables réserves, mais l’œil, une fois exercé, opère très vite le tri entre les galets et les pierres taillées par l’homme.

Champ 03

Champ 02

Après les labours de printemps ou d’automne les galets apparaissent par milliers.

4 – LES OUTILS

Les paléolithiques présents dans cet environnement durant des dizaines de milliers d’années, ont principalement tiré parti des galets de quartzite, n’ayant qu’à se baisser pour trouver le matériau qui pouvait leur convenir, du moins quand le couvert végétal était rare ou absent. Mais ils ont également utilisé d’autres matériaux, présents en bien moindre quantité, tels le quartz, les lydiennes, les cornéennes et les schistes. Aujourd’hui tous les chercheurs s’accordent à placer ces industries à l’Acheuléen dans son acception la plus large et au Moustérien. Lors d’un ramassage de surface, le prospecteur est tenté de ne sélectionner que les «belles pièces» eu égard au poids considérable qu’il va avoir à transporter. Ainsi la plupart des « collections » ne contiennent que bifaces, hachereaux, unifaces, palets-disques présentant une «belle esthétique». Mais le prospecteur consciencieux devra tout ramasser et, si possible, repérer sur un plan l’emplacement des outils. S’il est quasiment impossible de détecter les éclats de taille il faut impérativement ramasser tout objet ayant la chance d’avoir été taillé et faire ensuite le tri au laboratoire après lavage des pièces. L’idéal est de retourner sur les sites à des nombreuses reprises et à des saisons différentes.

Cailloux 04

4-1 LES BIFACES

Le biface est l’outil qui à lui seul évoque cette très longue période qu’est le Paléolithique inférieur.

Selon la définition de Bordes, « les bifaces sont des outils de types variés(…)taillés à partir de gros éclats de silex , de quartzite, de grès…Leur caractéristique commune est d’être taillés sur deux faces, par retouche totale ou au moins envahissante, sauf dans les cas des bifaces partiels et des hachereaux, rangés avec eux pour des questions d’analogie… »

Nos récoltes ont livré de très nombreux bifaces dont l’épaisseur est variable, dont la longueur se situe dans une fourchette allant de 8 cm à plus de 25 cm , dont le tranchant est plus ou moins sinueux, dont les patines peuvent être très fraiches ou très altérées ce qui nous autorise à penser que nous avons affaire à des mélanges d’industries de périodes différentes. De nombreux outils, très aboutis, bénéficiaient sûrement d’une grande attention et n’étaient certainement pas abandonnés après leur utilisation. À en juger par le grand nombre de pièces sectionnées au niveau de leur partie distale pointue, de nombreux bifaces devaient, entre autres utilisations, servir de pics. Les plus fins d’entre eux, aux arêtes latérales fines et rectilignes pouvaient servir d’outil à couper.

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Bifaces acheuléens en quartzite. Collection Lannes. Muséum d’histoire naturelle de Toulouse.

 

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Bifaces acheuléens. Station du Piton (Saint-Clar-de-Rivière, 31). Collection Caussade

 

4-2 LES BIFACES PARTIELS

Très nombreux dans les séries ces bifaces sont dits partiels car la retouche bifaciale ne s’étend que sur une partie (la moitié au plus) du périmètre tranchant. Leur façonnage réserve donc un talon facilitant la préhension. A. Leroi-Gourhan désigne ces bifaces, « bifaces à talon réservé », J. Tixier les nomme « bifaces à base réservée », F. Bordes en donne comme définition : « ce sont des bifaces, en ce sens que leur forme générale, leur aspect et probablement aussi leur utilisation sont celles des bifaces. 

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Bifaces partiels. Le Piton- Saint-Clar. Collection Caussade

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais ils ne sont que partiellement retouchés sur les deux faces. Bien entendu il y a des formes de passage aux bifaces vrais, et ne nous ne compterons comme partiels que ceux dont une face au moins porte de très larges plages non retouchées. La retouche peut être alterne, portant sur une face pour un bord et sur l’autre face pour l’autre bord. »

4-3 LES UNIFACES

Les unifaces sont des outils sur galets, fragments de galets ou éclats, semblables aux bifaces par leur dimension, l’extension de leur tranchant et leur symétrie par rapport à l’axe d’allongement mais conservent le cortex sur la totalité d’une face. Généralement ces outils possèdent des arêtes très rectilignes et très tranchantes

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Le Piton – Saint-Clar-de-Rivière, 31. Collection Caussade.

 

Ce curieux outil sur quartzite, de forme étranglée est de taille unifaciale. Le revers est entièrement constitué par le cortex du galet initial. Le contour est rectiligne et encore tranchant comme pour la plupart des outils sur éclats. G. Goury cite, parmi les instruments acheuléens, les « outils unifaces…c’est-à-dire à face plane avec bulbe de percussion d’un côté, et taillé à facettes de l’autre avec parfois quelques retouches sur les bords. »

4-4 LES CHOPPERS ET LES CHOPPING –TOOLS

Les choppers et les chopping-tools sont des galets (blocs, rognons ou gros éclats) dont une portion d’arête a été rendue tranchante par enlèvements unifaciaux ou bifaciaux, en général peu nombreux.

La facilité de réalisation de ces outils laisse à penser que leur confection se faisait certainement à la demande et qu’ils étaient abandonnés sitôt ou peu après leur utilisation.

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Choppers en quartzite. Collection Caussade

 

Breuil utilise le terme de « chopper », emprunté aux préhistoriens de langue anglaise, pour désigner des pièces provenant des terrasses de la Garonne : « Chopper ou galet à tranchant latéral » (1937).

Alimen désigne sous le terme de « chopping-tool » des galets à retouches alternes avec une arête tranchante » (1955).

4-5 LES HACHEREAUX

Aussi emblématique que le biface, le hachereau est présent en moindre quantité que celui-ci. Ils ont été confectionnés à partir de gros éclats de quartzite. Ces éclats peuvent être obtenus par un débitage intentionnel ou à partir d’éclats d’origine gélive. Quelques enlèvements effectués de part et d’autre de la partie néocorticale permettaient d’équilibrer et d’alléger la pièce en moins de dix coups de percuteur. La terminologie de cet outil vient de sa particularité de posséder un large fil tranchant, partie fonctionnelle de la pièce, rappelant le tranchant d’une hache.

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Hachereaux sur éclats. Le Piton- Saint-Clar-de-Rivière (31). Collection. Caussade.

 

Bordes définit les hachereaux sur éclats ainsi : « éclat de grande taille, dont le talon est souvent enlevé par retouches et dont un ou les deux bords latéraux sont retouchés, soit sur la face dorsale, soit sur la face ventrale, soit sur les deux, le tranchant opposé au talon étant conservé et ne représentant jamais que des retouches d’utilisation et des ébréchures .Quand l’éclat est tiré d’un galet, les plus souvent de quartzite, la face dorsale est souvent formée de l’ancienne surface polie du galet…. »

4-6 LES POLYÈDRES

Ces pièces de forme globulaire, rassemblées sous le terme de polyèdres, présentent de nombreux enlèvements sur tout ou partie de leur surface, leur conférant cette forme particulière.

On peut voir dans ces objets des nucleus ayant permis d’obtenir des éclats de tailles et de formes variables. Ces polyèdres sont présents en grandes quantités sur tous les sites.

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Polyèdres- La Grand-Borde (Saint-Lys, 31), Le Piton (Saint-Clar, 31)
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Divers polyèdres. Troisième terrasse de la Garonne

 

4-7 LES RACLOIRS

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En bas, deux simples grattoirs sur éclat. Le Piton (Saint-Clar-de-Rivière, 31)

 

Les racloirs sont omniprésents dans les séries récoltées. Ces pièces aux nombreuses formes typologiques possèdent une partie fonctionnelle taillée suivant un angle obtus ce qui laisse penser à une utilisation de raclage ou de grattage. Pour A.Leroi-Gourhan, les racloirs doivent leur grande variété « à la nature de l’éclat initial et aux affûtage successifs. Ils reflètent pourtant une sensible unité morphologique, l’épaisseur ou la retouche créant généralement une zone enveloppant la base d’un des côtés. »

4-8 LES PALETS-DISQUES et la question du « LANGUEDOCIEN »

Certains de ces racloirs de forme circulaire ont la particularité d’être épannelés sur tout leur pourtour ; Méroc les nomme palets-disques. Il les décrit ainsi : « généralement faits de galets roulés de forme aplatie et discoïdale. Les deux faces planes du galet ont été respectées, elles ont conservé leur cortex, tandis que le pourtour circulaire du galet a été abattu par une série d’enlèvements » (1951). Breuil les nomme disques-palets. Il en récolte dans divers sites (beaucoup à Saint-Clar) et il observe que ces outils « se caractérisent par une absolue fraîcheur des angles et par l’absence totale de coloration ferrugineuse »(1937). Et que « de pareils outils abondent dans le niveau le plus élevé du Moustérien à El Castillo près de Santander, associés à un foule de petits outils en silex et quartzite ». C’est en partie à propos de ces palets-disques que Breuil propose l’appellation de Languedocien.

« J’ai dû créer ce nom, le Languedocien, cette industrie n’étant ni acheuléenne, ni clactonienne, ni levalloisienne, ni moustérienne ; je la pense du reste contemporaine de ces deux dernières tout au moins ». Une polémique sans fin s’engage alors entre les deux amis que sont Breuil et Méroc à propos de ce « fameux » Languedocien. En 1963, deux ans après la disparition de Breuil, Louis Méroc publie « Le Languedocien de la Haute et de la Moyenne Vallée de la Garonne » où il explique sa vision des choses en déclarant en préambule : « Tenter de préciser et de pousser de l’avant l’une de ses idées, fut-ce au prix de quelques corrections, m’a semblé le meilleur témoignage de la fidélité du souvenir , à celui qui, vingt-cinq années durant, m’honora de ses leçons, de ses conseils et de sa bienveillante amitié ». Pour Méroc, cette culture ne peut être que postérieure au Magdalénien VI. Il croît en outre à la continuité de la production des palets-disques dans la Protohistoire et au-delà. Pour C.Barrière « il est impératif d’abandonner le terme de « Languedocien » créé par Breuil pour désigner ces industries en quartzite de la Garonne, tant qu’une étude poussée n’aura pas été faite. Il prête trop à confusion ; il est d’ailleurs incorrect en terminologie archéologique. »

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Castelcaillou, Le Piton (Saint-Clar-de-Rivière-31). Collection Caussade

 

Au centre, palet-disque trouvé lors de la démolition d’un mur en terre et galets à Muret sur la basse terrasse de 15 m. On remarquera les différentes qualités de quartzites.

4 – 9 LES PERCUTEURS

On trouve des outils qui ont été certainement utilisés comme percuteurs pendant une période assez longue étant donné l’aspect de leur surface. Mais il parait vraisemblable que tout galet pouvait servir de percuteur « à jeter » étant donné la masse colossale de quartzites que les paléolithiques avaient sous la main.

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Percuteurs en quartzite. Saint-Clar-de-Rivière, 31. Collection Caussade

 

Des percuteurs de ce type (percuteurs-boules) trouvés ici en contexte paléolithique en l’absence de toute autre industrie, peuvent se rencontrer à toutes les périodes de l’histoire de l’humanité.

5 –SYNTHÈSE ET CONCLUSION

Les stations que nous avons parcourues ont livré depuis un siècle des milliers d’outils qui sont les témoins palpables de l’occupation des terrasses de la Garonne par nos lointains ancêtres. Tout le long de la moyenne terrasse mais aussi sur la terrasse supérieure et sur les terrasses inférieures ce sont des centaines de milliers d’outils qui sont sortis de terre au gré des labours et des pluies. La longue fréquentation est à l’origine de la principale difficulté que nous rencontrons lors de l’étude de ces gisements : en se succédant aux mêmes endroits, durant des centaines de siècles, dans des sites de plein air où aucun dépôt n’est venu enfouir les vestiges, les paléolithiques ont couvert le sol des produits de leur taille, mais ils les ont en même temps mélangés à ceux de leurs prédécesseurs. Un des moyens qui reste pour subdiviser chronologiquement ces sites est l’étude des outillages caractéristiques des cultures préhistoriques qui se sont succédées en France méridionale et d’effectuer des comparaisons typologiques avec des séries que l’on peut dater. En outre, l’abondance de la matière première a conduit à une certaine forme de « gaspillage » : plutôt que d’élaborer patiemment un outil, ou de réactiver un outil usé, les paléolithiques se sont très souvent contentés d’un outillage sommaire à base d’éclats bruts qui, s’ils s’usaient vite, pouvaient être remplacés dans l’instant. De, plus les outils les plus typiques (bifaces, hachereaux, grattoirs), ont été ou sont encore, comme nous l’avons déjà mentionné, l’objet d’un véritable engouement de la part des collectionneurs qui ont soumis certaines stations à un véritable pillage : sélectionnant les belles pièces, ils ont négligé la plupart des documents archéologiques conservés, privant les séries de leurs éléments les plus caractéristiques. Les collections ainsi constituées ont, sauf dans quelques cas, peu de valeur car elles donnent une image déformée des industries dont elles proviennent. Ces collections dorment dans des caisses dans les réserves de musées ou dans l’anonymat de granges, de garages, de caves ou de greniers chez des particuliers, parfois ignorées, souvent oubliées, ou encore dispersées, vendues ou jetées à la décharge. Un travail colossal, mais passionnant, reste à faire : retrouver les collections, en faire l’inventaire, les trier, les classer, effectuer une étude lithique, morphologique, typologique, comparative, statistique. Mais si les prospection de surface ont permis de connaître à grands traits les cultures des populations ayant vécu sur ces terrasses, il faut se rendre à l’évidence que la recherche était dans une impasse méthodologique. L’archéologie préventive a permis ces dernières années de préciser et d’affiner nos connaissances par des études stratigraphiques, géomorphologiques et la mise au jour de séries complètes permettant des études techno-typologiques sur des ensembles étoffés. Là, se trouve l’axe des recherches à poursuivre.

« …Qu’en ce jour, ma pensée aille vers vous, absents ou défunts ; mon œuvre est aussi la vôtre. J’ai, sur la même route, dépassé ceux qui y guidèrent mes pas, mais je ne les oublie pas : sans eux, je ne serais rien. J’espère qu’à mon tour, j’en ai guidé plusieurs sur la voie ; ils la poursuivront au-delà de moi, corrigeant avec sympathie mes insuffisances et mes erreurs… »

Abbé Breuil, Quarante ans de Préhistoire, BSPF 34, 1937.

Pierre Caussade

 

[1] Paléolithique inférieur. De 650.000 à 200.000 ans avant le présent sur le continent européen.
[2] Paléolithique moyen. De 300.000 à 40.000 ans avant le présent.
[3] Période qui s’étend de – 2,5 millions d’années à nos jours.
[4] H. Breuil, BSPF, 1937, tome 34.
[5] Alors directeur de la Circonscription des Antiquités Préhistoriques de Midi-Pyrénées.
[6] Paléolithique inférieur et moyen du Haut-Languedoc. Gisements des terrasses alluviales du Tarn, du Dadou, de l’Agout, du Sor et du Fresquel.
[7] Service régional de l’archéologie
[8] Association pour les fouilles archéologiques régionales.
[9] Institut national de recherches archéologiques préventives.
[10] L. Bruxelles et al. : Le paléolithique inférieur et moyen en Midi toulousain : nouvelles données et perspectives de l’archéologie préventive », PALEO 15 /2003, 7-28.
[11] H. Breuil, Préhistoire, tome XI. PUF.

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